Houris, Prix Goncourt 2024

Critique de Joël ITIC - AO News #73 - mars avril 2025


Le gang des barbares…
Les brigades ont brûlé les nouveau-nés dans des fours de cuisine, ils ont éventré des femmes et découpé des têtes pour les poser au seuil des maisons, et égorgé des fillettes pour le plaisir de Dieu.
Cher lecteur tu penses que mon cerveau s’embrume, que je suis en train de vous ressasser les événements du 7 octobre en Israël alors que sous le titre ci-dessus je suis censé vous parler du prix Goncourt. Eh bien non, ces deux lignes sont extraites du récit poignant et magnifique de Kamel Daoud sur la décennie noire des années 90 en Algérie avec les crimes par centaines de milliers des Islamistes du F.I.S. Au moins faut-il reconnaître la constance dans la barbarie de ces fous de Dieu ! Houris : c’est, littéralement, une beauté céleste du paradis d’Allah.
Aube est une jeune Algérienne qui doit se souvenir de la guerre d’indépendance, qu’elle n’a pas vécue, et oublier la guerre civile des années 1990, qu’elle a elle-même traversée. Toute référence, article, dessin, film ou évocation de cette décennie noire des années 90 vaut à son auteur jusqu’à cinq ans de prison et une énorme amende. Aube a été égorgée, elle avait 5 ans mais miraculeusement elle est la seule survivante d’un massacre dans lequel périrent sa sœur et plus de 1000 personnes de son village, Had Chekala, sous les couteaux des islamistes, le 31 décembre 1999, le dernier jour de la guerre. Aube dans sa langue intérieure, Farj dans sa langue extérieure : Je possède deux langues. L’une comme la nuit, l’autre comme un croissant. L’une mange dans le coeur de l’autre. Pour Aube, sa tragédie est gravée à jamais dans sa chair : une cicatrice au cou et des cordes vocales détruites. Muette, elle rêve de retrouver sa voix. Son histoire, elle ne peut la raconter qu’à la fille qu’elle porte dans son ventre, à son Houri, cette vierge promise à un musulman quand il arrive au paradis. Mais a-t-elle le droit de garder cette enfant ? Peut-on donner la vie quand on vous l’a presque arrachée ? Peut-on donner la vie à une petite fille dans un pays où l’archaïsme survit, où l’intégrisme a décimé autant de ses frères et sœurs ? Voici comment Aube parle à sa fille doucement lovée dans son ventre : Entends-tu les hommes dehors dans le café ? Leur dieu leur conseille de se laver le corps après avoir étreint nos corps interdits à la lumière du jour. Ils appellent ça « la grande ablution » car nous sommes la grande salissure… C’est ça être femme ici… On reste esclave, libres depuis trop peu de temps. Tout peut se perdre à la moindre cuisse dénudée ; une robe à fleurs trop courte décide de ta vie. Aube décide de se rendre dans son village natal, où tout a débuté. Là où les morts lui répondront peut-être, mais où les criminels islamistes de cette décennie noire, ont tous été absous et requalifiés par le régime de « cuisiniers » ! Propres, souriant, gras, ils peuvent marcher dans la rue, prier et se disputer pour savoir si on mange de l’âne ou du mouton. Ces islamistes voulaient tuer la pensée, le raisonnement, les librairies étaient incendiées, les libraires assassinés, les gens craignaient de lire ou de le faire savoir. Seul le Coran ou les livres de cuisine étaient autorisés.
L’Algérie d’aujourd’hui a-t-elle vraiment changé ? Ce livre, Houris, est interdit dans le pays et les « grands démocrates » algériens viennent, il y a peu, d’emprisonner un écrivain de 80 ans, Boualem Sansal, pour ses articles dans la presse française, je lui dédie ces pages. Tuer la littérature est le propre de toutes les dictatures, des nazis aux communistes en passant par Pinochet ou autre Pol Pot. Kamel Daoud nous tire, nous traîne presque par la main dans ce funeste pèlerinage, ce voyage au bout de l’enfer. Ce livre magnifique est un cri, une plainte, un gémissement, c’est un long poème éclairé d’allégories et de métaphores. Des pages entières pourraient être récitées en hommage aux milliers de victimes innocentes. Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde disait Camus, les étouffer dans l’oubli, c’est prendre le risque de les revivre et nous entraîner aussi dans cet abîme. Quand ne survit qu’une seule personne d’une guerre entière, cette guerre devient le fait de son imagination, le seul endroit où elle possède un champ de bataille.